| Tunisie : Kerkennah, l'île oubliée Honolulu, les Marquises, la Polynésie ou les Maldives. Qui d'entre nous n'a jamais rêvé, coincé dans la grisaille d'un embouteillage, de s'envoler soudain comme Peter Pan dans une affiche ou un poster géant ? Mais les mythes (avec y ou i, d’ailleurs) trouent les poches... et rares sont les élus de ces paradis perdus. Pourtant, à 21 kilomètres au large de la Tunisie somnole un merveilleux archipel oublié. Les Kerkennah. Des îles abordables. 35 km sur 7 de sables d'or que foulent avec tendresse 900.000 palmiers ondulant sous la caresse d'un vent tiède venu du désert. Point d'usine ni de foule, de grand-route ni d'aéroport. Une mer translucide, peu profonde et donc chaude, d'oblongues plages, des éponges et des coquillages. Trois hôtels. Et vous. Vous qui viendrez guérir ici votre stress par une solution diluée de huit jours de Kerkennah dans un fond d'eau tiède. Un îlot de palmeraies cerné par la grande Bleue... Kéfi est heureux. Les « moutons* » sont revenus, les jours tout bleus aussi et ses amis, Boubaker, Nabil, Essaïed, vont réapparaître sur son île, sur leur île, au gré des rotations du petit car-ferry El Loud VI. Lui, Kéfi -Abdelkéfi Zidi-, l’enfant d’Ouled Kacem, il a eu la chance de ne pas devoir quitter l’archipel. Grâce à son double métier d’autocariste en minibus 10 places durant l’été et de gérant de la supérette de Remla le reste de l’année, il a même pu épouser Hannen l’an dernier, à qui il offre tout son amour et les ressources nécessaires à leur bonheur, celles que la religion musulmane et les convenances imposent à un mari avant de prendre dignement femme pour la vie. Mais tous les Kerkenniens n’ont pas cette chance. On prétend même que leur chapelet d’îlots a toujours souffert de l’oubli des dieux, obligeant ses insulaires à se replier sur eux-mêmes et à essuyer le mépris des gens du Continent. Même les Romains de l'Histoire n’y ont pas établi le moindre comptoir. Plus tard, un certain Chateaubriand y jeta bien l'encre de ses récits au premier de l'An 1807. Durant huit jours, il mouilla au large de Kerkennah mais se contenta d'y célébrer les réveillons avec les moyens du bord, depuis le pont de son vaisseau. Sans un mot sur l’île, avec un toupet ingrat envers celui des palmiers tout verts de l'archipel pourtant tout blond des Kerkennah. De leur côté, les Tunisiens de Sfax, la côte la plus proche de l'archipel, se contentèrent durant des siècles d'aborder à Kerkennah, le temps d'y pêcher ses poulpes, ses éponges et son poisson. Car l’archipel, au premier abord, n’a rien d’autre à offrir que les fruits de sa mer. Loups, mulets, rougets, marbrés, crustacés. Et ses palmiers. Dont les dattes, les palmes et les troncs servent à nourrir les moutons, à tresser des pièges pour le poisson et à construire des maisons. Un proverbe kerkennien prétend que si un palmier venait à pousser sur la tête d'un habitant de l'île, il ne saurait qu'en faire mais il ne lui viendrait jamais à l'idée de l'en arracher ! Aujourd'hui encore, les Kerkenniens quittent leur île pour chercher femme, fortune, diplôme et travail sur le continent ou en Europe, sous d'autres cieux moins bleus que les leurs. Alors que ce sont précisément cet exode, ce grand vide bleu et cet oubli ingrat qui, à nos yeux, font tout le charme de Kerkennah. Quel Européen pourrait en effet rester insensible à la séduction d'un petit archipel tout vert au milieu d'une eau chaude toute bleue? A trois heures de vol, deux heures de route et une heure de mer de Paris... Pourquoi le paradis est-il perdu? Imaginez un petit archipel formé de deux îles majeures soudées entre elles par un petit pont (El Kantara) et de quelques îlots accessibles en marchant dans l'eau, sans nager. Le tout sans vagues, ni touristiques ni marines. Un rêve. Et pourtant aucune brochure de voyages n'a jamais réellement favorisé la destination des Kerkennah. La raison en est subtile. D'une part, l'archipel ne dispose pas d'aéroport et n'est donc accessible que par la mer. Et d'autre part, comme celle-ci a pour particularité d'être très peu profonde tout autour de l'île, seules de frêles embarcations sans quille peuvent l'atteindre. Ce qui est le cas des six petits car-ferries de l'Etat qui servent de navette à l'archipel et qui sont soumis aux caprices des vents. Incontrôlables quand la météo est mauvaise, ils ne sortent pas. C'est aussi simple que cela. Et aussi compliqué pour les Kerkenniens travaillant sur le continent que pour les tour-opérateurs, dont le programme s'en trouve alors bouleversé. Pour ne pas se trouver bloqués sur leur île au moment de rejoindre leur travail, les premiers émigrent au moins durant tout l'hiver sur le continent. Et les seconds, de peur que leurs clients ne manquent leur avion du retour, les rapatrient en Tunisie avant la fin de leur séjour. Ce qui implique une nuitée supplémentaire, un transfert de plus et donc des frais et des tracas que les autres plages (Djerba, Sousse, Monastir) ne leur offrent pas. Mais si ceci explique cela, ce manque d'eau dans la mer rend aussi celle-ci exceptionnellement chaude, toute l'année. Un fond d'eau ne chauffe-t-il pas plus vite qu'une bouilloire pleine? D'où l'intérêt balnéaire du phénomène. Phénomène que la faune et la flore sous-marine ont mis à profit pour s'y reproduire en des variétés qu'aux dires de l'Unesco on ne retrouve qu'aux Bermudes ou en Polynésie. A des kilomètres autour de l'île, la profondeur de la mer varie entre zéro et deux mètres, sans jamais excéder ceux-ci. L'archipel est donc un gigantesque banc de sable, tout plat et idéal pour la randonnée, à tout âge, à pied ou en vélo... Kerkennah est d’ailleurs le seul endroit au monde où l'on puisse voir des dromadaires s'enfoncer d'eux-mêmes dans la mer vers l'horizon. En fait, ils rejoignent un îlot plus éloigné, qu'ils savent inhabité et où l'herbe est inviolée. Cet îlot-là, Er-Roumadiah, s'appelle aussi l'île des Amoureux. Car, bien sûr, la nuit, il n'y a pas que les chameaux qui s'y rendent… Les mystères de la mer sans eau Sur le plan agricole, le problème kerkennien est similaire. En effet, à cette altitude zéro, les racines des plantes et des arbres de l'île ne trouvent que de l'eau salée impropre à leur croissance. Aussi les palmiers de Kerkennah se présentent-ils sous une forme étrange mais peu rentable : naturellement espacés de plusieurs mètres, ils se réservent ainsi un rayon plus large pour recueillir le peu d'eau des pluies hivernales et ne pas devoir plonger leurs racines en profondeur. Bien que leurs dattes ne soient pas de première qualité selon les connaisseurs, les palmiers kerkenniens sont considérés comme des cadeaux d'Allah. Ils servent à tout, et notamment à la fabrication de ces nasses ancestrales qu'utilisent toujours les pêcheurs de l'île. Car, à nouveau, le peu d'eau de leur mer les empêche de se servir de filets, coûteux et lourds à remonter, chargés de sable... Les Kerkenniens ne sont guère riches, vous l'aurez deviné, mais leur simplicité et leur hospitalité désintéressée compléteront toujours notre définition de leur petit paradis. Kéfi s’extrait de dessous son minibus. Il se frotte les mains, autant de satisfaction que pour en détacher le cambouis. Les roulements tiennent bon, se dit-il. 800.000 km, essentiellement parcourus dans l’archipel, cela n’est rien. Son fidèle chameau Mercedes sans âge, connaissant comme lui les moindres recoins de l’île, saura bien s’acquitter encore cet été de sa noble mission: celle de transporter les touristes anglais du Grand Hôtel jusqu’à Remla le matin, de chez Ali Baba (souvenirs en tous genres) à l’école de tissage de tapis, de la sebkha des mirages permanents au chantier naval des felouques cintrées à la main, bref tout autour de l’île où, entraînés par sa musicassette, ils chanteront à tue-tête avec lui Allah Allah ya Baba sidi Mansour ya Baba, en battant des mains à la cadence d’une derbouka négociée -bien sûr- chez Ali Baba. * les « moutons » : c’est ainsi que, sans méchanceté, les Kerkenniens désignent les touristes britanniques qui emplissent chaque été le Grand Hôtel. Parce qu’il en suffit d’un qui prenne l’initiative de sortir de l’hôtel pour que tous les autres le suivent! Guy Deleuze source : http://www.participez.com/reportage.php?id=56 |